Vous appelez cela burn-out ou dépression.
Vous appelez cela éco-anxiété.
Vous appelez cela fragilité, trouble, incapacité à s’adapter.
Moi, j’appelle cela ne plus pouvoir supporter ce que vous faites du monde.
Je lutte depuis toujours pour sortir de la dépression. J’ai essayé de me soigner, de relativiser, de reprendre pied, de reconstruire quelque chose chaque fois que tout s’effondrait.
Et chaque fois, on m’a renvoyée à moi-même : mes pensées, mes émotions, ma supposée fragilité.
Mais ma souffrance n’est pas née dans le vide.
Je suis pauvre dans un monde où 20 euros en moins peuvent faire s’écrouler tout un équilibre. Où le moindre imprévu devient une catastrophe. Où offrir quelques sorties à son enfant ressemble déjà à du luxe.
Je vis avec un handicap non reconnu, mais dont je paie chaque jour le prix.
Et pendant ce temps, je regarde le vivant se faire détruire sous toutes ses formes.
Je regarde les forêts brûler, les espèces disparaître, les animaux souffrir, les sols mourir et les océans étouffer.
Mais je regarde aussi les êtres humains se faire épuiser, précariser, isoler et broyer par des emplois absurdes, insoutenables ou privés de sens.
Je regarde des vies entières sacrifiées à la rentabilité.
Je regarde des millions de personnes vendre leur temps, leur santé, leur énergie et parfois leur dignité simplement pour avoir le droit de survivre.
Je regarde les plus riches accumuler, gaspiller et détruire pendant que les autres comptent chaque euro et consacrent toute leur force à ne pas sombrer.
Vous ne détruisez pas seulement la nature.
Vous détruisez le vivant.
Et nous en faisons partie.
Puis vous appelez notre réaction « éco-anxiété ».
Quel euphémisme obscène.
Vous mutilez ce que nous aimons, puis vous médicalisez notre douleur.
Vous nous demandez de nous adapter à l’insupportable, puis vous traitez notre incapacité à le supporter comme le problème.
Je ne suis pas dépressive parce que je serais trop faible pour vivre.
Je suis épuisée par ce que je vois.
Parce que j’aime profondément le vivant.
Parce que je ne peux plus regarder un paysage sans penser à sa destruction, un animal sans penser à son exploitation, ni un être humain sans voir tout ce que votre système exige de lui pour avoir simplement le droit d’exister.
La nature elle-même ne me console plus tout à fait, parce que sa beauté est devenue inséparable de la menace qui pèse sur elle.
Et la société humaine ne me paraît plus habitable lorsqu’elle condamne tant de personnes à gaspiller leur existence dans la pauvreté, l’angoisse, la compétition, la solitude et des travaux qui les détruisent.
Ce n’est pas de l’anxiété.
C’est du deuil.
C’est de la colère.
C’est une souffrance morale, politique et viscérale face à la mutilation de ce que nous aimons.
La psychologie ne réparera pas la pauvreté.
Les médicaments ne feront pas repousser les forêts.
La méditation ne restaurera pas les services publics.
Les exercices de respiration ne créeront ni justice, ni sécurité, ni temps, ni avenir.
Ils ne rendront pas leur vie à ceux qui l’ont épuisée dans un travail absurde.
Ils ne rendront pas leur santé à ceux que la précarité et la rentabilité ont broyés.
Les soins peuvent parfois aider à ne pas être entièrement détruits.
Mais ils ne doivent pas devenir l’alibi d’un monde qui refuse de se soigner lui-même.
Nous sommes de plus en plus nombreux à ne plus tenir.
Pas parce que nous sommes devenus plus faibles.
Parce que ce qu’on nous demande d’accepter est devenu invivable.
Et peut-être qu’un jour, vous proposerez de nous « aider à mourir ».
Faudra-t-il alors vous remercier ?
Vous remercier de nous offrir la mort après nous avoir refusé les moyens de vivre ?
Après avoir laissé la pauvreté, l’isolement, le handicap non reconnu, l’épuisement, le travail insoutenable et la destruction du vivant rendre nos existences invivables ?
Je ne veux plus que ma dépression soit utilisée pour effacer les causes de ma souffrance.
Je refuse qu’on transforme une réaction lucide à un monde malade en simple dysfonctionnement individuel.
Je ne suis pas malade de trop aimer le monde.
Je suis malade de voir le vivant détruit.
Les forêts, les animaux, les océans, les sols.
Mais aussi les humains, leur temps, leur santé, leur dignité, leur joie, leur capacité à créer, à aimer et à vivre autrement qu’en survivant.
Et si vous ne supportez pas notre colère, notre désespoir et notre refus, ce n’est peut-être pas nous qu’il faut soigner.
C’EST VOUS !
Et le monde vivant que vous avez détruit.
Agent H-101 (Alias Alix Geysels)
Cette lettre est libre de droits.
Vous pouvez la partager, la copier, la co-signer, la modifier, vous l’approprier et la prolonger.
Si elle vous parle, exprimez-vous.
Exprimez-nous.
Exprimez le vivant.
Nous sommes nombreux à savoir.
Nous sommes nombreux à ne plus pouvoir supporter.
Il est temps que notre épuisement cesse de nous condamner au silence.